De Iekaterinbourg à Tsarkoïe Selo…
1935, Memphis, État du Tennessee. De retour d’Europe, Halliburton épluche un dossier que lui a fait parvenir William Stoneman, un confrère, envoyé permanent du Chicago Daily News à Moscou : Au menu, des informations au sujet des chefs de la milice qui a assassiné la famille impériale dans la ville d’Iekaterinbourg en 1918. On note que cet épisode de l’odyssée de Richard Halliburton a quasiment été mis de côté par ses biographes, ses admirateurs et ses critiques.
Investigation
Durant ses investigations, Stoneman découvre que le commissaire politique, Yankel Yurovski, et son principal adjoint, Piot Ermakov, sont en vie. Les autorités soviétiques font savoir à Stoneman que Yurovski est au goulag et Ermakov malade. Après une demande officielle, Halliburton est invité à Moscou, cependant, les autorités locales ne lui garantissent rien. En fait, Halliburton ne sait pas qu’il a été piégé par le NKVD. Ermakov n’est pas malade et Yurovski, est atteint d’une maladie et mis à l’écart par le régime.
Insatisfaction
Halliburton n’est pas satisfait par l’enquête menée par Nikolaï Sokolov, magistrat, et son adjoint, Pierre Gilliard, suisse et précepteur des enfants Romanov durant treize ans à la cour de Russie, au sujet du massacre de la maison Ipatiev. Halliburton ne doute pas une seconde de la probité intellectuelle de Sokolov et Gilliard, qu’il tient en haute estime, mais il pense que les deux hommes n’ont pas été en mesure de connaitre toute la vérité en fonction du contexte de l’époque.
Moscou, Iekaterinbourg et Tsarskoïe Selo
Arrivée à Moscou et prise en charge par un agent du NKVD qui fait office de traducteur, il se rend aussitôt à Iekaterinbourg. Les deux hommes se rendent dans une maison du centre-ville. Sur place, il découvre un homme obèse au regard fou, agité, cloué au lit. Halliburton s’assoit calmement et écoute avec le traducteur à ses côtés. L’entretien est pénible, Halliburton est confronté sans cesse au sadisme de son interlocuteur.
C’est avec passion que ce dernier décrit ses exploits, le fait d’avoir assassiné des dizaines de personnes, hommes et femmes sans défense, agenouillés d’une balle dans la nuque, dans le dos ou avec sa baïonnette et son sabre. Il ne possède pas les états de service d’un Vassili Blokhine, mais c’est un criminel endurci qui a rejoint, comme tant d’autres de son espèce, le camp des bolcheviques dans l’espoir d’une place au sein de l’appareil bureaucratique. Au cours de l’entretien, l’ancien commissaire adjoint remarque qu’Halliburton est très préoccupé du sort réservé aux grandes duchesses, à Tatiana, la deuxième fille du clan Romanov.
Passion
Tatiana Nikolaïevna Romanova de Russie revient inlassablement sous diverses formes dans son récit. Halliburton est habité par cette dernière. À dix-huit ans, il suivait de près ce qui se passait en Russie et la situation délicate de la famille impériale. Méticuleux, il s’était constitué un dossier fait d’articles et de photos. Il ne fait guère de doute que la grande-duchesse Tatiana ait occupé une place particulière dans son cœur et son esprit, durant des années, ce qui permet de comprendre, en partie, les motivations de ce voyage.
Au cours de l’entretien, Ermakov charge Stepan Vaganov, son adjoint, d’avoir abattu les quatre grandes-duchesses et précise qu’il a tué, avec d’autres gardes, les matelots Ivan Sednev et Klementy Nagorny, aides et gardes du corps des grandes-duchesses et du tsarévitch Alexeï, une semaine avant la nuit du massacre. Un acte préalable, destiné à priver ensuite la famille impériale de toute possibilité de résistance. Après la tuerie, Ermakov affirme que les corps furent emmenés dans une forêt proche de la ville, puis incinérés. Au bout de plus de deux heures, l’entretien prend fin. Halliburton ressort déçu du récit et contraint, selon cette version, de présenter à l’opinion américaine le récit dicté par le NKVD.
L’après-midi, il se rend à la maison à « destination spéciale ». Il découvre un ensemble consacré aux acteurs de la révolution, ce qui ne l’étonne pas. Il descend au sous-sol et se trouve face à la pièce maudite. Il ne prend pas de photo en raison du manque de clarté et de l’accumulation de boîtes en carton, il reste un long moment sans rien dire. Sans doute a-t-il rêvé, lui, l’aventurier intrépide qui n’a jamais eu peur de rien, de pouvoir délivrer la famille et leurs aides au moment des faits.
Yurovski est hors d’atteinte et Vaganov a été exécuté par des ouvriers, peu après la libération de la ville par les armées blanches, quelques jours après le massacre de la maison Ipatiev. Vaganov avait participé à de violentes répressions contre les ouvriers des usines d’Iekaterinbourg qui refusaient de se soumettre au pouvoir bolchevique. Enfin, Stoneman ne parvient pas à retrouver les autres hommes impliqués dans le massacre et encore en vie à cette époque.
Sur les traces de la grande-duchesse Tatiana
Soucieux d’éviter la cohue du week-end, Halliburton choisit de se rendre en semaine au palais Alexandre, dans le parc de Tsarskoïe Selo, à environ vingt-cinq kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg. Il gagne l’aile gauche du palais et pénètre dans l’intimité des Romanov, où, dix-sept ans après leur départ, tout porte encore leur empreinte.
Il fait part de son émotion devant cet ensemble de pièces qui respire la simplicité, l’amour d’une famille pieuse et une profonde chaleur humaine. Seul, il dispose de tout le temps nécessaire pour observer les lieux où vécurent Tatiana et les siens. La visite se poursuit avec la maison des enfants, située à une trentaine de mètres du palais, puis avec les canaux du parc où la famille pratiquait le canoë.
Nihilisme, servitude et tueries de masse
À Saint-Pétersbourg, qu’il laisse de côté sous les appellations de Petrograd et de Leningrad, Halliburton arpente les rues de la ville. Au cours de ses pérégrinations, il n’est guère étonné par ce qu’il découvre. Il voit une population enfermée dans un système qui semble avoir substitué au désir de vivre une forme de nihilisme. Même s’il est conscient qu’il se passe des choses qui n’ont aucun rapport avec une société dite évolutive, il ne semble pas savoir que 1500 personnes sont arrêtées chaque jour, puis jugées et exécutées par l’appareil.
Une société sans amour, sans vertu, sans pensée, sans perspective, sans liberté, sans concurrence, sans émulation. Une société reposant sur l’activité de millions de travailleurs soumis aux besoins d’une bureaucratie d’État et d’un appareil de coercition disposant, en pratique, du droit de vie ou de mort sur les citoyens. Telle est l’essence même du système socialo-communiste.
Un mensonge qui tombe
Après la chute du mur de Berlin, le géologue Alexander Avdonin et le réalisateur Geli Ryabov mettent fin à une controverse de soixante-dix ans et révèlent l’emplacement des restes de la famille impériale et de leurs aides, qu’ils avaient découverts dix ans auparavant, dans une forêt proche d’Iekaterinbourg.
Lors de leur découverte, Avdonin et Ryabov avaient pris la décision de ne rien dire en fonction du contexte politique. Après la chute du régime, le dossier rédigé par Yurovski est mis à la disposition des historiens. Sokolov et Gilliard ne s’étaient pas trompés sur l’ensemble des faits, excepté la fausse crémation des corps. Le rapport précise aussi que c’est Ermakov qui a assassiné la tsarine et trois grandes-duchesses et Yurovski, le tsar, le tsarévitch et la grande-duchesse Tatiana.
Amertume
Halliburton était sans commune mesure une pointure pour réaliser des choses qui dépassaient le commun des mortels, mais il était friable sur bien des choses. Il ne dissimule pas son émotion lors des visites de la maison Ipatiev et du palais Alexandre. Ce voyage, sans doute le plus étrange de sa longue odyssée, lui laissa un goût amer. Une telle entreprise ne pouvait, au bout du compte, que déboucher sur une immense déception.
« Car il y a beaucoup de chagrin dans beaucoup de sagesse, et celui qui accroît son savoir accroît son chagrin. »
Grande-duchesse Olga Nikolaïevna Romanova, ainée des enfants Romanov.
