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Yves Alvarez

30 mai 2024

La traversée la plus longue…

En 1928, Richard Halliburton achève de mettre au point un projet qu’il mûrit depuis plusieurs années : entreprendre la traversée à la nage du canal de Panama. Une entreprise dangereuse, qui semble même irréalisable. Qu’à cela ne tienne : Halliburton a préparé son affaire avec minutie. Il s’est entraîné de longues heures dans un bassin et, bien qu’il ne soit pas un nageur exceptionnel, il possède déjà une certaine expérience de ce type d’exercice. Deux ans auparavant, lors d’une campagne à l’étranger, il a notamment traversé à la nage le détroit des Dardanelles, imitant ainsi Lord Byron.

Installé dans un hôtel de Panama, il se rend sur les lieux qu’il connaît pour les avoir parcourus en bateau. Accompagné de ses collaborateurs, il examine attentivement les différentes portions du parcours qu’il devra affronter et détermine les endroits où il pourra se reposer et dormir. Il se donne une dizaine de jours pour parcourir les quelque 80 kilomètres qui relient les Caraïbes au Pacifique.

Halliburton est escorté par une barque à bord de laquelle se trouvent un marin à la barre et un sergent. Armé d’un fusil, ce dernier a pour mission d’écarter tout ce qui pourrait s’approcher dangereusement du nageur. Le canal de Panama est en effet infesté d’alligators, de barracudas et de requins, sans compter les nombreuses bactéries qui prolifèrent sous ce climat tropical.

Dès les premières brasses, le combat commence contre cet environnement hostile. La première journée se déroule convenablement. Mais les suivantes se compliquent : la fatigue s’installe et l’homme de confiance qui accompagne Halliburton à bord de la chaloupe doit faire usage de son fusil à plusieurs reprises pour éloigner des alligators.

 

Pendant ses moments de repos, Halliburton attrape un violent coup de soleil, qui vient s’ajouter aux douleurs qu’il ressent dans tout le corps. Les jours suivants deviennent une véritable lutte contre la souffrance et l’environnement. Les personnes qui passent en bateau l’encouragent ; d’autres, au contraire, le conspuent, se moquent de lui et de sa manière de nager. Halliburton alterne plusieurs styles de nage, dont la fameuse nage indienne, qui ne passe évidemment pas inaperçue.

Alors qu’il est en passe de réussir son pari insensé, deux énormes frayeurs viennent encore mettre son entreprise en péril. Un jour, alors qu’il nage, Halliburton percute un alligator assoupi. Le choc est si violent que le sergent doit immédiatement faire parler sa carabine pour éviter le pire. Halliburton s’était préparé à affronter bien des dangers, mais certainement pas à une rencontre aussi brutale. Peu après, il manque d’être happé sous la quille d’un cargo qui n’a pas aperçu la petite embarcation qui l’accompagne, malgré les gestes désespérés du sergent. Au dernier moment, chacun fait un écart et le danger est écarté. À l’approche de la fin du parcours, Halliburton atteint les écluses. Il doit alors s’acquitter d’un droit de péage de 38 cents, dont le montant est fixé en fonction de son poids.

Après un repos plus que nécessaire, Halliburton voit enfin son rêve devenir réalité. S’il tient le rythme, il ne lui reste plus qu’une journée de nage. Motivé et déterminé, il se lance une dernière fois dans ces eaux peu fréquentables. Alors qu’il maintient une bonne cadence, le sergent doit de nouveau faire face à un problème : des barracudas apparaissent dans leur sillage. Le compagnon d’Halliburton tire à plusieurs reprises pour empêcher ces poissons carnivores de s’approcher trop près de la barque et du reporter.

Finalement, Halliburton atteint le point fixé. Le journaliste et écrivain originaire de Memphis a nagé pendant plus de cinquante heures et parcouru au total 48 miles. Arrivé à son hôtel, il rédige un bref communiqué destiné à la presse de Memphis et à sa famille. La nouvelle se répand rapidement à travers les États-Unis.

Exténué, Halliburton récupère néanmoins rapidement de ses efforts et s’installe devant sa machine à écrire. Il tape neuf mille mots et confie son récit à un avion chargé de l’acheminer. Le lendemain, il apprend que l’appareil a dû se poser en catastrophe et que son manuscrit est parti en fumée.

Contrarié, mais pas désabusé, Halliburton n’abandonne pas. Heureusement, il avait conservé le double carbone de son texte, ainsi qu’un important ensemble de notes et la trame de son récit encore à l’état de brouillon. Il se remet donc à l’écriture, bien décidé à faire revivre sur le papier cette incroyable traversée.

Aventure
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